Le cañon de Tinajani

Immense vallée ponctuée de falaises anthropomorphes, le cañon de Tinajani surprend par son énergie magnétique apaisante. D’anciennes civilisations y ont laissé leurs sépultures, et si aujourd’hui le lieu est ignoré des circuits touristiques, il est toujours fréquenté par les locaux, notamment lors du concours annuel de danses autochtones. Voyage au cœur de la culture andine et son rapport à une nature d’exception !

L’énergie mystique de Tinajani

Ayaviri est une petite ville sur le bord d’un grand axe, celui qui relie Cusco à Puno. Apparemment, cette localité dédiée à l’élevage est encore trop loin de Cusco, et pas assez proche de Puno, puisque aucun voyageur ne s’y arrête. C’est pourtant à partir de cette petite ville que vous pouvez rejoindre l’un des cañons les plus envoûtants du Pérou ! Son nom : Tinajani.

Situé à une altitude de 3 960 m, Tinajani est inscrit dans une région de l’Altiplano au climat rude. Une saison sèche frappe la nature d’un soleil brûlant, pour laisser place aux nuits froides où la température peut descendre fréquemment à moins 20 °C ! L’autre saison (de décembre à avril) correspond à celle des pluies torrentielles, où les multiples rivières grossissent rapidement, nourries également par les eaux qui descendent des glaciers.

À lire

Très peu d’ouvrages existent sur Tinajani, une raison de plus pour signaler l’excellent livre de Hugo Mamani Ccama, intitulé Tinajani Sumac Pacha, qui présente le lieu aussi bien sous les aspects géologiques que culturels, comme celui de la cosmovision andine.

Tinajani tient son nom du quechua tinaja (« jarre », pas Jean-Michel mais le récipient), et le vocable pluriel ni, le tout faisant référence à l’époque glaciaire, où le lieu était baigné par un lac. C’est dans ce cadre brute, qui nous rappel cette étape primitive, que se dessinent des rochers dont la légende raconte qu’ils furent des géants pétrifiés par le dieu-Soleil Inti.

Je m’y suis rendu deux fois, j’ai même vécu l’expérience privilégiée de dormir dans le cañon, près de ce rocher de plus de 80 mètres de haut, aujourd’hui appelé la torre (« tour »), jamais escaladé par l’homme. Je me suis longuement demandé pourquoi Tinajani dégageait autant de quiétude chez ses visiteurs… Serait-ce dû au silence, ou à son relief mystérieux survolé d’oiseaux privilégiés, les seuls à pouvoir côtoyer les cimes sculptées par le temps ?

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Le festival se déroule près de la rivière Pacobamba, entouré d’un relief surprenant © Éric Guimbault

Formé il y a des millions d’années par les mouvements telluriques et volcaniques, le cañon de Tinajani se situe dans un parc de plus de 250 hectares, déclaré en 2003 Patrimoine Culturel de la Nation. Ce caprice de la géologie des Andes a connu de nombreuses civilisations pré-incas, comme les peuples qaluyo, pukara, tiawanaku ou qolla. Ayaviri, qui est la ville la plus proche, est d’origine aymara et a connu divers peuplements d’anciennes civilisations. Les sources orales des Incas, racontent qu’au milieu du XIIIe siècle, lorsque les soldats de l’Inca LLoque Yupanqui tentèrent d’avancer vers l’est, ils rencontrèrent une résistance si puissante du peuple d’Ayawira, qu’ils durent se replier, forçant l’admiration de l’Inca. Un repli et une admiration qui n’effleura pas les conquistadors, puisqu’ils rasèrent tout au XVIe siècle, notamment le Temple du Soleil où trône aujourd’hui la cathédrale San Francisco Asis

Se rendre à Ayaviri

De Cusco, il faut compter 7 h de bus jusqu’à Ayaviri. De Puno, environ 3 h. Tinajani se trouve à seulement 15 km d’Ayaviri, en revanche selon la période à laquelle vous y allez ces 15 petits kilomètres peuvent êtres difficiles à effectuer car personne ne se rend au cañon…

Durant le festival de danses, en juillet, il y a des bus toutes les heures, pendant deux jours ! En dehors du festival il faudra négocier une moto-taxi, environ 10 € l’aller-retour, tout dépend combien de temps le chauffeur devra vous attendre.

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Une ferme au milieu du cañon de Tinajani © Éric Guimbault
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Vue sur la piste de danse, les stands et le décor superbe du cañon © Éric Guimbault

Danses autochtones de Tinajani

Tous les ans, au mois de juillet, le cañon de Tinajani est le théâtre d’un des festivals de danses autochtones les plus authentiques du Pérou ! Depuis 23 ans, ce festival réunit des danseurs de diverses villes de l’Altiplano comme Ayacucho, Abancay, Cusco, Puno… mais aussi des pays voisins à la forte tradition andine comme la Bolivie ou l’Équateur.

Ce festival de danses est l’objet d’un concours dont le premier prix représente la coquette somme de 2 200 euros (taux en septembre 2016). Ainsi, durant deux jours, Tinajani résonne aux sons d’instruments venus de toutes parts, de chants contant des légendes, écho formidable pour ce lieu mystique. C’est un spectacle vivant à 100 %, où les danseurs sont accompagnés en direct par les musiciens et les chanteurs, et chaque troupe a droit à une présentation par deux animateurs, d’abord en langue quechua puis traduit instantanément en aymara.

Le site est immense, et en dehors de la zone de concours, c’est toute une population aux costumes traditionnels qui déambulent ici et là, ou répètent avec le plus grand sérieux au son des percussions et des quenas, avant de passer devant le jury. Les danses sont un mélange de couleurs vives, joyeuses, qui offrent une touche artistique parfaite au décor naturel, fait de roche ocre et de hichu, ces hautes herbes jaunes. Des milliers de personnes viennent ici partager leur culture, et les collines se transforment en une marée de chapeaux, chaque visiteur se protégeant du puissant soleil de la saison sèche.

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Dernière répétition dans les champs de hichu © Éric Guimbault
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Couvertures et chapeaux sont les éléments indispensables © Éric Guimbault

Les familles profitent du festival pour voir la course de chaskis, ces coureurs de l’époque des Incas, qui parcouraient le pays pour transmettre les informations, ou encore faire des balades dans le cañon et découvrir les restes des anciennes cultures. En effet, d’anciennes populations des environs, sûrement très inspirés par ces lieux apaisants, ont construit des ayawasi (aya, « mort » et wasi, « maison »). Faites de terre ou de pierres, elles sont arrondies ou parfois ajustées aux falaises. La majorité des sépultures furent profanées, mais quelques une présentaient encore des momies, donc des personnes de haut rang.

L’autre activité préférée des visiteurs est liée à la gastronomie locale. Les nombreuses tentes installées près de la piste de danse, proposent des plats typiques comme le kankacho. Composé de viande d’agneau grillé, le plat est accompagné de pommes de terre (attention, des Andes !), le tout avec un jus fait de piments, d’ail et de fromage. Quand on sait que la région possède une viande de grande qualité (issue d’élevages qui ne se nourrissent que de produits naturels), l’envie d’y goûter est irrésistible. Dans Ayaviri, le kankacho se vend partout, même à la sortie de l’église ! Ainsi soit-il…

Les plus du cañon

Au sud du cañon de Tinajani, à un peu plus d’1 km, se trouve le cañon de Queñacuyo. Ce lieu étrange est fait de formations rocheuses encore plus surprenantes, de grottes, de cascades, et une importante population d’oiseaux. Dans le secteur de Tarukani, se trouve le bosque de t’ika t’ika, comprenez la forêt de Puya de Raymondi… Non, vous ne voyez pas? La puya est une plante unique qui met cent ans pour faire sa seule floraison, soit 8 à 10 000 fleurs ! Son nom actuel vient du scientifique italien Antonio Raymondi, qui en fit une description au XIXe siècle.

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© Éric Guimbault
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Le festival présente des centaines de danses traditionnelles © Éric Guimbault

Chaud bouillant

À 800 m d’Ayaviri, se trouvent des sources d’eaux chaudes aux vertus thérapeutiques, nommées d’un drôle de nom : Pojpojquella. Comme beaucoup de mots quechuas, l’origine est une onomatopée pour décrire l’eau bouillonnante. Antonio Raymondi explora ces sources en 1865 et décrits l’activité des gaz qui avaient causé la mort d’une femme restée trop proche des vapeurs du puits… Le site est aujourd’hui très bien aménagé, pour se relaxer dans une eau à 33 °C… sans les vapeurs suffocantes !