La ville sacrée de Caral

À 185 km au nord de Lima, se trouve l’une des plus anciennes cités de l’humanité : Caral. Ces ruines, longtemps oubliées, sous-estimées, représentent en réalité une architecture intelligemment conçue dans un environnement hostile. Aujourd’hui, Caral fascine et demeure un exemple d’urbanisme minutieusement étudié !

Un sommeil millénaire

La ville sacrée de Caral-Supe est restée invisible aux êtres humains durant des millénaires, enfouie sous le sable. Située sur un plateau semi-désertique de 66 hectares, à seulement 20 km de la mer, Caral est redécouverte en 1905 par l’éminent archéologue allemand, Max Uhle. Mais la découverte n’est que partielle. Comment, sous ces dunes, soupçonner la présence de pyramides et autres constructions fabuleuses ? Même les pilleurs de tombes passeront leur chemin face à ces murs ensevelis, ne trouvant ni or, ni momies à dérober. En 1941 et en 1970, les fouilles reprirent avec un intérêt grandissant. Certains archéologues avancèrent l’idée que Caral aurait plus de 3 500 ans, mais les preuves manquaient encore… Ce n’est que dans les années 1990 que le mystère s’éclaircit, grâce à l’archéologue péruvienne Ruth Shady. Les fouilles qu’elle organisa mirent à jour des pyramides en terrasses, un temple, un grand amphithéâtre et des habitations. En l’an 2000, elle fait analyser au carbone 14 des roseaux restés intacts dans une pyramide, afin de dater l’origine du site. Les résultats prouvent une existence de 5000 ans ! Caral devint ainsi la plus ancienne civilisation répertoriée sur le continent américain, une cité contemporaine des anciennes civilisations de l’Inde, de la Mésopotamie ou de l’Égypte.

Focus sur le carbone 14
Le noyau du carbone 14 est constitué de 6 protons et 8 neutrons, d’où son petit nom. Toute matière organique contient ce carbone, et sa radioactivité le rend détectable. Nous savons que le carbone 14 met 5 730 ans pour réduire son nombre d’atomes de moitié. Quand un organisme meurt, la présence de radiocarbone décroît. Pour dater une matière d’origine organique, il suffit de mesurer le rapport entre le carbone 14 et le carbone restant. La méthode ne permet pas de remonter plus loin que 50 000 ans. Au-delà, la datation au potassium-argon prend le relais. Mais c’est une autre histoire.

Malgré le temps écoulé, le climat du désert a permis de préserver ces constructions.
Malgré le temps écoulé, le climat du désert a permis de préserver ces constructions.
La rivière Supe a permis et permet encore, la survie dans cette vallée semi-désertique.
La rivière Supe a permis et permet encore, la survie dans cette vallée semi-désertique.

En quoi Caral fut-elle une cité exceptionnelle ?

L’essor de la civilisation de Caral-Supe (Supe est le nom de la rivière qui traverse la vallée), est situé entre 3 000 et 1 800 avant J-C. Le site est composé de nombreuses constructions dont six pyramides, autrefois en couleurs (jaune clair, blanc ou rouge), et si les 28 m de la plus haute sont loin des 139 m de la pyramide de Kheops, le complexe témoigne surtout une avancée spectaculaire en matière d’ingénierie ! Les habitants de cette cité avaient pleinement conscience des risques sismiques, et fait surprenant pour l’époque, ils avaient imaginé un système de construction antisismique. Tous les murs étaient constitués à leur base de sacs en fibres végétales, appelés shicras, renfermant des pierres. Ces fondations procuraient une flexibilité aux structures, leur permettant de résister aux caprices telluriques. Le Japon, l’un des pays les plus sismiques de la planète, a adapté ce principe des ancêtres péruviens pour ses constructions.
Dans le domaine énergétique, Caral surprend encore ! Les ingénieurs de l’époque avaient trouvé un moyen d’exploiter les vents chauds du désert, grâce à des canalisations souterraines qui récupéraient l’air et alimentaient des fours à très haute température. Ce phénomène de la dynamique des fluides sera étudié plusieurs millénaires après, et sera nommé le « principe de Venturi », d’après les études du physicien italien Giovanni Battista Venturi, réalisées au XVIIIe siècle.
L’eau, descendue des glaciers des Andes, était également transportée par des conduits souterrains, évitant l’évaporation, très importante dans le désert. Ce système ingénieux permettait aux habitants d’utiliser une eau cristalline pour leur consommation personnelle ou pour l’agriculture. Les scientifiques estiment que Caral, à son apogée, avait une avancée d’au moins 600 ans par rapport à l’Europe, dans les domaines de l’ingénierie hydraulique, l’agriculture ou encore l’étude et les applications antisismiques.
En 2015, une étude basée sur le site de Caral, a permis de réaliser une exposition intitulée : « La gestion des risques environnementaux il y a 5 000 ans ». Fin 2015, L’union internationale des Architectes, regroupant 124 pays, s’est réunie sur le site pour rédiger une charte présentant Caral comme l’exemple d’une architecture mettant en harmonie la vie de l’homme et de son environnement. Ce texte a été présenté lors de la conférence sur le Climat COP 21 à Paris, en décembre 2015.

L’une des premières cultures sociétales complexes

La disposition physique de Caral prouve une organisation religieuse, politique et économique très développée pour l'époque. Outre les places publiques et les grandes constructions dédiées aux cultes, la disposition des différentes habitations témoigne d’une organisation sociale très structurée. Hormis l’aspect architectural, les témoins du passé de Caral sont des instruments de musique fait en os de pélican ou de condor, des statuettes en terre ou encore des vêtements en laine et coton. Les fouilles n’ont jamais révélé d’armes ni de fortifications, ce qui laisse à penser que les habitants de la vallée de Supe vivaient pacifiquement.
Caral a eu une forte influence culturelle sur les civilisations de l’ancien Pérou. Par exemple, les géoglyphes de Nazca puisent leurs influences dans ceux plus anciens, retrouvés sur le site de Caral. En 2013, deux français survolent Caral et découvrent des géoglyphes inconnus des archéologues, prouvant la difficulté des recherches en milieu désertique. Lors des fouilles dans une pyramide, un quipu a été retrouvé. Ces cordelettes, utilisées par les Incas pour comptabiliser et transmettre des informations, ont également été retrouvées sous formes picturales sur le site de Caral. Après datation, le quipu de la pyramide s’avère être le plus ancien découvert au Pérou. Ces découvertes prouvent que le quipu des incas est un « héritage » de cette civilisation millénaire.
Ainsi, Caral-Supe livre ses secrets au compte-gouttes mais finit par être reconnu pour sa valeur. Grâce aux découvertes accumulées, l’Unesco a inscrit le site au patrimoine de l’humanité en 2009.

Pérou, terre archéologique
Les sous-sols péruviens ne cessent de surprendre le monde archéologique. En octobre 2015, une découverte a révolutionné le monde archéologique ! Au nord du Pérou, dans la province de San Miguel de Cajamarca, les structures d’une civilisation inconnue ont été découvertes. Le site, nommé Miravalles, se révèle plus ancien que Caral de 500 ans ! Si elle n’a pas eu l’écho mérité dans la presse internationale, cette découverte a attiré toute la communauté scientifique qui suit assidument les fouilles. Espérons seulement que les recherches seront plus rapides qu’elles ne l’ont été pour Caral…

© photo principale : Christophe Kleihege © photo de Ruth Shady : Ministère de la Culture du Pérou © autres photos : Les anciennes civilisations d’Amériques
  • Martina

    Magnifique article, très informatif. Merci toujours.

    • Éric

      De nada. A bientôt !

  • Martina

    Pour revenir sur ce thème de Caral, définitivement très intéressant, on vient d’y trouver tout proche une momie de femme vieille de 4.500 ans. Le Pérou, terre de surprises. Philippe

    • Éric

      Oui Philippe j’ai vu ca. Il y a tellement de découvertes que je me demande si je ne vais pas créer une gazette archéologique 🙂